petit poème podal ...

Publié le par Anissa LEGER

Eloge des pieds, un poème de Erri De Luca

Erri De Luca, écrivain et alpiniste italien, rend hommage aux pieds de l'Homme dans un texte intitulé Eloge des pieds :

Nos pieds sont le moyen pour nous déplacer, communiquer, jouer, connaître, apprendre, mais souvent nous les oublions. Pourquoi ?

Parce qu’ils sont loin de notre tête.

Parce qu’ils connaissent le sol, les épines, les serpents, le rugueux et le glissant.

Parce qu’ils sont tout l’équilibre.

Parce qu’ils sont la surface qui nous appartient quand on est dans une foule et qu’on encaisse le genou d’un autre dans une côte, un bras sous le nez, un cartable dans le ventre mais on ne permet pas qu’on nous les piétine.

Parce qu’ils sont la frontière minimum et inviolable.

Parce qu’ils soutiennent le poids tout entier.

Parce qu’ils savent s’accrocher aux moindres prises et appuis.

Parce qu’ils savent courir sur les rochers et les chevaux ne savent même pas le faire.

Parce qu’ils nous emmènent.

Parce qu’ils sont la partie la plus prisonnière d’un corps emprisonné. Et celui qui sort après de nombreuses années doit apprendre de nouveau à marcher en ligne droite.

Parce qu’ils savent sauter et ce n’est pas leur faute s’il n’y a pas d’ailes, plus haut, dans le squelette.

Parce qu’ils savent se planter au milieu des rues comme des mules et faire une haie devant la grille d’une usine.

Parce qu’ils savent jouer au ballon et nager.

Parce qu’ils étaient unité de mesure pour des peuples pragmatiques.

Parce que ceux des femmes faisaient crépiter les vers de Pouchkine (Onegin, strophe 31).

Parce que les anciens les aimaient et lavaient, comme premier soin d’hospitalité, ceux du voyageur.

Parce qu’ils savent prier en se balançant devant un mur ou repliés sur un prie-Dieu.

Parce que je ne comprendrai jamais comment ils font pour courir en comptant sur un seul appui.

Parce qu’ils sont joyeux et savent danser le merveilleux tango, la croustillante danse à claquettes, la flatteuse tarantelle.

Parce qu’ils ne savent pas accuser et parce qu’ils ne prennent pas les armes.

Parce qu’ils furent crucifiés.

Parce que, même quand on voudrait les balancer sur le derrière de quelqu’un, vient le doute que la cible ne mérite pas l’appui.

Parce que, comme les chèvres, ils aiment le sel.

Parce qu’ils n’ont pas hâte de naître, pourtant quand arrive le moment de mourir ils ruent au nom du corps contre la mort.

Erri De Luca

Traduction de l’italien : Patricia Tutoy, 28 juillet 2008.

Publié dans Litterature

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Xenia 20/05/2015 12:08

j'aime bien ce texte : chacun peut s'y définir par ses pieds, jusqu'à la chèvre follette.... merci !